Le jeu libre fait son grand retour dans nos préoccupations. A l’heure où les horaires des enfants se chargent de plus en plus, les périodes où ils laissent libre cours à leur imagination se font rares…

Mais que se cache-t-il derrière ce terme à la mode ?


Le jeu, c’est quoi en fait ?

Le jeu est une activité gratuite, sans objectif particulier, qui procure du plaisir, déclenchée par une motivation personnelle lorsque tous les autres besoins fondamentaux sont satisfaits.

Au-delà de cette définition un peu pompeuse, on peut considérer le jeu comme un droit légitime de l’enfant. Il en fait naturellement partie et représente un aspect crucial du développement intellectuel, physique, et social de l’enfant.

Chez le tout-petit, le jeu a son origine dans les relations sensorielles comme mode de relation et de communication privilégié. Il lui permet d’exprimer ses émotions et ses ressentis alors qu’il ne maîtrise pas encore bien le langage verbal.

« L’enfant naît et, très vite, il joue. Il joue avec le regard de sa mère, sa voix ou ses contacts corporels. »

P. Huerre
Pour résumer, le JEU est donc une activité spontanée et de plaisir qui s’accompagne d’explorations, d’apprentissages de l’«être avec »,  
de découvertes de son corps propre, des objets, du monde, des affects positifs ou négatifs…

Un peu d’Histoire pour poser les bases théoriques…

En 1945, Jean Piaget, psychologue suisse, s’est intéressé au jeu sous l’angle du développement de l’intelligence. Selon lui, le jeu conduit de l’action à la représentation  » dans la mesure où il évolue de sa forme initiale d’exercice sensori-moteur à sa forme seconde de jeu symbolique ou jeu d’imagination ».

Il distingue alors 3 périodes dans le développement de l’enfant, 3 formes de jeux qui l’emmèneront à développer ses capacités cognitives : la période sensori-motrice, la période représentative et la période des opérations concrètes.

Malheureusement, il n’a pas fait le lien entre ses travaux et la vie affective de l’enfant…

En 1975, Winnicott publie son livre Jeu et Réalité, et organise sa pensée sur le jeu des enfants, qui sert encore aujourd’hui de référence théorique très riche.

« Tout au long de son œuvre, Winnicott se positionne très clairement comme héritier des thèses freudiennes et intègre à sa pensée les avancées théoriques de M. Klein. Mais il se démarque de cette dernière notamment par rapport à la question du jeu qui n’est pas, selon lui, uniquement le reflet des représentations internes de l’enfant mais témoigne aussi de l’impact de l’environnement sur son développement. »

Rémi Bailly – Le jeu dans l’œuvre de Winnicott

Winnicott a alors mis en évidence toutes les vertus thérapeutiques du jeu, et il s’est engagé dans un travail d’observations pour accompagner les enfants qu’il recevait en sa qualité de pédiatre et de psychanalyste.

A notre époque plus contemporaine, André Stern écrit dans son livre Jouer :

 « Le jeu est pour l’enfant la manière la plus directe de se connecter à la vie de tous les jours, à lui-même et au monde. Le jeu libre est pour lui une nécessité, une prédisposition, un penchant, souvent un impératif. Il est un accomplissement profond. »

André Stern

Il souhaite inviter à prendre au sérieux l’enfant qui joue pour qu’il vive son plein potentiel, en jouant à son rythme, sans contrainte.


Bien d’autres spécialistes ont étudié l’importance du jeu et ses tenants et aboutissants sociologiques, ethnologiques, développementaux, …et pas seulement dans le domaine des sciences humaines…

Jouer n’est pas le propre de l’homme…

NON ! On a déjà beaucoup de choses pour nous tout seul, le jeu n’en fait pas parti … Car, OUI, on peut aisément comparer le jeu libre des enfants à celui des animaux !

D’ailleurs, la recherche sur les formes de jeux chez les animaux en distingue trois grands types, qui peuvent se rapprocher des jeux enfantins.   

  • Le premier type de jeu rassemble les mobilisations corporelles, dans l’espace propre de l’animal : courir, sauter, rebondir, rouler, glisser, se retourner, …
  • Le second réunit les jeux avec objets, autour des explorations sensorielles et motrices : renifler, goûter, toucher, manipuler, tirer, pousser, mâcher, …
  • Le troisième centralise les jeux sociaux tels que le combat ludique qui se pratiquent avec les paires, la fratrie, les parents, …

Le parallèle est flagrant non ?

« D’un point de vue évolutionniste, le jeu semble en effet avoir une valeur adaptative pour les espèces animales et contribuer au développement individuel. Dans ses interactions avec l’environnement, le jeune animal développe ses compétences motrices, sociales et cognitives. »

P. Garrigues – Est-ce que les animaux jouent?

Et le jeu « libre » dans tout ça ? Ça veut dire qu’il existe un jeu « non libre » ?

Actuellement, on oppose au jeu dit « libre » ce que l’on appelle les « jeux plus structurés ». Ces deux dimensions n’ont pas la même forme, le même cadre, les mêmes intérêts ni les mêmes fonctions.

  • Les activités structurées sont de plus en plus présentes de nos jours, jugées plus favorables au développement psychomoteur et aux apprentissages. Que ce soit des activités sportives, manuelles, musicales, des jeux aux règles très précises, les jeux « de société », toutes ces activités se constituent autour d’un cadre directif. Certes cela permet de se préparer aux exigences scolaires, de développer l’attention, la compréhension des consignes, la cohésion de groupe… Ces types de jeux ont un début et une fin, ils se déploient dans une temporalité précise et cadrée.
  • …Mais un jeune enfant sera toujours plus intéressé par le jeu libre! Pourquoi ? Parce qu’on naît tous avec une curiosité innée, une envie de découvrir et d’explorer par nous-même, selon nos propres représentations. Le jeu libre favorise alors la créativité, la curiosité, l’exploration, la confiance en soi, l’autonomie, la flexibilité mentale, … Il n’y a pas de règles préétablies dans le jeu libre, pas de contraintes posées par l’adulte ou par le jeu en lui-même ; c’est vraiment l’enfant qui décide comment investir le matériel à disposition.

Le jeu libre est-il indispensable ?

EVIDEMMENT ! Et pour vous le prouver, voici une petite liste non-exhaustive de ses bienfaits :

  • Développer les habiletés sociales : lorsque les enfants jouent, ils apprennent à être juste et à attendre leur tour, à partager leurs idées, le matériel de jeu, à résoudre leurs conflits, à trouver des compromis entre leur désir et celui des autres pour que le jeu continue, à contrôler leurs émotions….
  • S’apaiser, trouver des solutions, développer sa résilience : au travers de leurs jeux, les enfants trouvent de nouvelles stratégies de résolution de problème. Cela les aide par la suite à faire face à des difficultés, à des situations stressantes ou angoissantes. Ils acquièrent ainsi une certaine flexibilité comportementale.
  • Stimuler la créativité : le jeu libre permet un bouillonnement imaginatif incroyable. Par exemple, les enfants peuvent utiliser un même objet de plusieurs façons, modifier la temporalité et l’espace, ajouter ou enlever tous les éléments qu’il souhaite pour réinventer un nouveau jeu…
  • Soutenir la confiance en soi : l’absence de règles offre une grande liberté à l’enfant. Il peut ainsi prendre l’initiative du jeu et décider de ce qu’il veut. Cela lui permet de se sentir plus en contrôle de son environnement.
  • Encourager l’autonomie : de la même manière que pour la confiance en soi, le jeu libre encourage l’initiation du jeu en toute liberté, la prise de décision autonome, sans l’aide des adultes.

Alors convaincu ?

Quelques pistes pour aller plus loin et stimuler le jeu libre au quotidien :

Certes, on l’a dit et redit : le jeu libre n’a pas de cadre spécifique

Mais comment faire alors pour le proposer aux enfants ?

_ Offrir un espace sécuritaire, adapté à leur âge et leurs compétences.

_ Laisser le temps de s’ennuyer, de faire germer une idée, de l’explorer et de la développer suffisamment longtemps.

_ Donner l’accès à du matériel varié et non-spécifique : des jeux de construction, de récupération, des objets de la nature, pour laisser leur créativité faire le reste.

_ Les laisser seuls et n’intervenir que lorsqu’ils le réclament (ou s’il y a mise en danger évidemment !). Ça ne veut pas dire les abandonner dans un coin, mais plutôt prendre du recul, et adopter une position d’observation bienveillante.


Un peu plus de lecture ?

Apprendre à éduquer : Pourquoi nous minimisons la puissance du jeu libre pour apprendre

Naître et grandir : le jeu libre

Le rôle du jeu dans le développement de l’enfant

Les Pros de la Petite Enfance : le jeu libre